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 L'EUTHANASIE

UN DOCUMENT DE LA SACREE CONGREGATION POUR LA FAMILLE

INTRODUCTION

 

On entend par "euthanasie" une action visant à mettre fin à la vie d'une personne, à la demande de cette personne, accomplie par une personne autre que la personne concer née"(définition donnée par la loi hollandaise).

Le débat public sur l'euthanasie a commencé plus tard que celui sur l'avortement , mais nous en sommes déjà arrivés au stade législatif avec la dépénalisation de la "mort douce" et la réglementation de son application par la décision du 14 avril 1994 de l'Assemblée Néerlandaise. Il n'en a pas fallu plus pour que des propositions du même genre viennent trouver place, depuis cette date, dans les ordres du jour des parlements de plusieurs pays, avec des succès déjà enregistrés aux Etats Unis, dans l'Etat de l'Oregon (1994), et en Australie, dans les territoires du Nord (25/5/1995). Le célèbre Dr Jack Kevorkian, aux Etats Unis, a publiquement reconnu avoir aidé plus de 50 patients à mourir depuis 1991, et n'a jamais été condamné.

Avortement et euthanasie sont non seulement réunis dans la même prospective d'érosion du sens moral de la part des médecins et de lutte sur le plan législatif de la part des avocats de ces pratiques, mais ils sont encore réunis à un niveau plus profond puisque, dans les deux cas, au nom d'une conception particulière des droits de l'homme, de la liberté de l'individu et des choix moraux de la société, c'est à la vie elle-même que l'on s'attaque, c'est-à-dire au bien primordial sans lequel il n'est même plus question d'éthique et de protagonistes.

Un certain nombre de changements conceptuels ont rendu possible l'idée d'une autorisation légale de l'euthanasie, telle qu'elle est pratiquée par les médecins en Hollande, et proposée aux Etats Unis. Ils allient à une insistance toute libérale sur la liberté individuelle dissociée de sa responsabilité une vision utilitariste des événement et des personnes; ils trouvent dans l'évolutionnisme ambiant la justification des prises de position auxquelles ils conduisent, au nom des changements contemporains du consensus moral de la "communauté éthique", seule instance reconnue, en dernier ressort, comme ayant l'autorité suffisante pour définir les principes moraux du moment.

Il y a cependant un aspect particulier de notre civilisation occidentale contemporaine qui a contribué certainement et qui contribue aujourd'hui à l'évolution du jugement sur l'avortement et l'euthanasie, mais à un niveau qu'il est difficile d'apprécier parce que nous sommes plongés dans cette civilisation. Cet aspect particulier se caractérise par une certaine fascination vis à vis de la mort, associée à une perte d'espérance, à une perte du sens et de la valeur de la vie, qu'on peut rapporter à la déchristianisation de l'Europe Occidentale, qu'on sentait déjà chez des philosophes comme Heidegger, des écrivains comme Hemingway et Camus, des scientifiques comme J.Monod, dont le nazisme a été profondément empreint, qui a hanté les années de l'existentialisme, et qui a resurgi avec la victoire du libéralisme sur le collectivisme, à partir des années 70. Notre monde occidental, se prenant à douter de lui-même, s'écartant de ses racines chrétiennes pour ne plus écouter que le langage utilitariste et technique des laboratoires, temples des dieux modernes, a engendré une culture mortifère. Quoi d'étonnant si les jeunes de l'Europe ou des Etats Unis, désorientés, sans guide ni boussole, sans espérance alors même qu'ils démarrent dans la vie, se réfugient aujourd'hui dans la drogue ou le suicide? Sachons bien qu'une telle culture de mort, toute négative, dévalorisant la vie et ce qui donne sens à la vie, ne s'arrêtera pas à l'avortement aujourd'hui, à l'euthanasie demain: il lui faudra trouver d'autres victimes - enfants, handicapés, malades psychiatriques - pour satisfaire sa logique imperturbable de l'élimination des personnes jugées "sans valeur" par la "communauté éthique".

 

I - HISTORIQUE

 

Le mot "euthanasie", créé par Francis Bacon au XVII´siècle pour désigner une "mort facile et douce", a pris à partir du XIXº siècle le sens de "donner la mort par pitié". Il s'agit d'un homicide volontaire pour soulager des souffrances jugées inutiles.

A - ANCIENNETÉ DE L'EUTHANASIE

Il y a toujours eu des cas d'euthanasie dans l'histoire: on "achève" un blessé, on se tue mutuellement pour éviter de tomber vivant aux mains de l'ennemi (Masada).

Chez les primitifs on rencontre des pratiques analogues à l'euthanasie: chez les Battaki de Sumatra le père âgé, après avoir invité ses enfants à manger sa chair, se laisse tomber d'un arbre comme un fruit mûr, à la suite de quoi ses parents le tuent et le consomment. Des pratiques de meurtre des personnes âgées ont été trouvées dans quelques tribus de l'Aracan (Inde), du Siam inférieur, chez les Cachibas et les Tupi du Brésil, en Europe chez les anciens Wendi, population slave, et en Russie en notre siècle avec la secte pseudo-religieuse des "étran gleurs".

Tous connaissent l'exposition des enfants malformés pratiquée à Sparte, et approuvée par Aristote pour des raisons d'utilité publique (Politique, VII, 1335b). Platon l'étendait dans sa "République" aux adultes gravement malades (Républi que 460b). Epicure résumait assez bien le courant de pensée général lorsqu'il écrivait:

"Nous sommes maîtres des douleurs, maîtres de les supporter si elles sont tolérables, et dans le cas contraire maîtres de quitter avec une âme égale, comme le théâtre, la vie qui ne nous plaît pas".

A Rome la pratique d'exposer les nouveaux-nés malformés persista jusqu'à l'empereur Valens. Nous connaissons l'estime dans lequel le suicide était tenu dans la Rome antique, comme une forme de mort digne permettant d'échapper à la vengeance des adversaires ou à une quelconque ignominie. Tacite fait l'éloge du suicide de Pétrone (Annales XVI,18-19); Valère Maxime est heureux de nous apprendre que le Sénat de Marseille gardait le "poison d'Etat"; Silius Italicus, qui s'appliqua à lui-même l'euthanasie, fait l'éloge des Celtes qui sont "prompts à accélérer la mort" pour leurs personnes âgées, leurs blessés de guerre, leurs malades. A Rome l'exaltation de la force, de la jeunesse et de la vigueur physique faisaient concevoir une vraie répugnance pour la vieillesse et la maladie. La doctrine stoïque exalte le suicide de ses plus grands représentants: Sénèque, Epictète, Pline le Jeune. Sénèque écrivait:

"Si la vieillesse parvient à ébranler mon intelligence, si elle me laisse non plus vraiment la vie mais seulement l'existence, je me précipiterai hors de cette demeure ruinée et ruineuse".

Mais tous n'approuvaient pas ce point de vue: Pythagore et surtout Hippocrate s'opposent à l'euthanasie: Hippocrate a mis dans son fameux serment la phrase:

"Je ne me laisserai pas induire par la parole de personne à procurer un poison ou à donner mon avis dans une telle contingence"

Cicéron, dans le "Songe de Scipion"(III,7) écrit:

"Toi, Publius. et toutes les personnes droites, vous devez conserver votre vie et vous ne devez pas en disposer sans le commandement de celui qui vous l'a donné, en sorte que vous ne paraissiez pas vous soustraire à l'office humain où Dieu vous a placé".

L'avènement du christianisme a représenté à ce point de vue un changement dans les coutumes et dans la façon de concevoir la mort. Mais il fallut attendre Saint Augustin pour voir le thème du suicide explicitement abordé par un auteur chrétien, en lui appliquant le cinquième commandement "tu ne tueras pas". Depuis, à part quelques reviviscences de caractère stoïque (Thomas More dans son Utopie, 1516; Francis Bacon dans son Novum Organum, 1620) ou utilitariste (Locke) il faut attendre le nazisme pour voir mettre en pratique l'euthanasie de façon organisée.

Le nazisme a pratiqué l'euthanasie programmée. Il s'est agit là du premier programme politique d'euthanasie, étudié et mis en acte. Selon les recherches faites à partir des documents rassemblés pour le Tribunal de Nuremberg, de 1939 à 1941 70.000 vies auraient été éliminées "comme privées de valeur vitale". Le raisonnement derrière cette euthanasie était à la fois raciste, eugéniste, stataliste et utlitariste: il fallait supprimer les bouches inutiles pour soulager l'économie allemande et augmenter l'effort de guerre.

B - LE THÈME DU "MEURTRE PAR PITIÉ"

Le thème du "meurtre par pitié" a commencé à défrayer la chronique dans les années soixante: les tribunaux ont alors commencé à ne plus punir les personnes qui avaient pratiqué l'"homicide par pitié": en 1955 Bededetto Gepponi qui avait tiré une balle dans le coeur de sa femme qui "souffrait" d'un mal qu'on n'est pas arrivé à définir (l'autopsie n'a rien montré d'anormal) a été acquitté par la cour d'Assise des Alpes Maritimes après la plaidoirie d'un prêtre catholique. En 1962 les jurés de Colmar acquittent Luigi Faïta, maçon italien venu spécialement de son pays pour donner la mort à son frère, atteint de maladie incurable. Toujours en 1962, en Belgique, le couple Vandeputte-Coipel qui avait réussi à décider le médecin de famille à donner un sédatif mortel à leur fillette âgée de huit jours atteinte de phocomélie (absence de bras) a été acquitté, sous pression de l'opinion publique (alors même que l'enfant était parfaitement viable). Encore en 1962 l'ingénieur Dmetro Huzar qui avait pendu sa fille atteinte d'une maladie incurable ne reçoit de la cour d'assises de la Seine qu'une peine de trois ans de prison avec sursis. En 1970 Livio Daviani qui avait jeté dans le Tibre son fils difforme est acquitté. Dans tous ces cas le geste est justifié par la pitié.

C - LE "DROIT DE MOURIR AVEC DIGNITÉ"

En 1946 379 pasteurs et rabbins ont adressé une pétition aux législateurs de l'Etat de New York invoquant en faveur de l'euthanasie les "droits de l'individu"

En 1974 J.Monod, L.Pauling et G.Thomson publient dans "The Humanist" de juillet le "Manifeste des Prix Nobel en faveur de l'Euthanasie":

"Nous affirmons qu'il est immoral de tolérer, d'accepter ou d'imposer la souffrance. Nous croyons en la valeur et en la dignité de l'individu. Cela implique qu'on le traite avec respect et qu'on le laisse libre de décider raisonnablement de son propre sort"

En d'autres termes les "prix Nobel" demandaient à ce qu'on fournisse le moyen de mourir "doucement, facilement" à tous ceux atteints d'un mal incurable ou de lésions irrémédiables.

D - LE DÉBAT SUR LE "LIVING WILL"

En 1967 Luis Kutner développa pour l'"Euthanasia Society of America" le modèle d'un document, appelé "living will", dans lequel une personne déclarerait qu'en cas de maladie mortelle, où il n'y aurait pas d'espoir de guérison, elle désirerait ne pas être maintenue en survie par des moyens artificiels et la suspension des soins. Dans le même document le sujet demanderait que lui soient de plus administrés des remèdes pour soulager ses souffrances même si cela devait hâter le moment de sa mort. Cette idée connue rapidement une grande publicité.

En 1976 l'Etat de Californie reconnut la validité de telles directives. En 1977 sept autres états des USA avaient suivi. Aujourd'hui le living will est reconnut légalement par tous les Etats. Le "Patient Self-Determination Act" de 1990 requiert que les organismes qui délivrent des soins et participent au Medicare ou Medicaid donnent à tout malade, à son admission, la possibilité de signer une "advance directive".

En fait la plupart des dispositions légales prises par les Etats pour reconnaître l'"advance directive" n'entrent pas en conflit avec la morale catholique, car elles autorisent simplement l'abstention ou l'interruption de traitements quand ceux-ci ne font que prolonger une vie sans espoir de guérison. Cependant ces lois offrent des biais qui permettent par exemple aux médecins d'interrompre un traitement qui pourrait être efficace.

Depuis que le "living will" est entré en vigueur seulement 15% des Américains ont effectué une "advance directive". On a constaté une augmentation parallèle des cas d'euthanasie "directe" et de suicide. Un seul Etat (Mississipi) demande à ce que le "living will" soit enregistré, ce qui assure une meilleure protection du sujet. On a proposé d'étendre le "living will" au "suicide assisté" par injection.

E - LA PUBLICITÉ FAITE AUTOUR DE LA "MORT DOUCE"

On a assisté depuis les années 70 à une publicité croissante en faveur de l'euthanasie, toujours présentée sous son aspect plus attrayant de "mort douce". Le 3 mars 1984 Arthur Koestler (77 ans) et son épouse Cynthia se suicident à Londres. Arthur Koestler souffre d'une maladie de Parkinson. Ils ont décidé de "mourir avec dignité" pour "s'auto-libérer" d'une vie considérée comme insupporta ble. Cette mort était un véritable acte de propagande pour l'"auto-libération". Koestler avait écrit en 1981 la Préface du livre "a guide to self-deliverance" destiné aux 8000 membres de la société EXIT, société britannique pour l'euthanasie volontaire. 18 groupes identiques sont nés aux USA, en Europe, en Asie, en Australie. Aux USA en 1990 le Dr Jack Kervorkian, pathologiste au chômage du Michigan, utilise son "self-execution device" pour tuer Janet Adkins, âgée de 54 ans souffrant de maladie d'Alzheimer, à l'arrière de leur camionnette Volkswagen. Depuis ce médecin a "assisté" la mort de plus de quinze personnes, la plupart d'entre elles dans la cinquantaine et indemnes de maladie terminale. Le Dr Kevorkian, qui cristallise les efforts des mouvements en faveur de l'euthanasie, a su adroitement utiliser les médias pour faire avancer sa croisade pour "l'aide à mourir". Chaque fois qu'il effectue une telle euthanasie il passe en télévision, et son avocat intervient sur la presse. En 1991 "Final EXIT", un ouvrage offrant des instructions explicites sur la façon de se suicider a été un best-seller qui a reçu une ample publicité de la part des médias. Son auteur, Derek Humphry, ex-directeur de la Hemlock Society (société pro-euthanasie), a eu ainsi toutes possibilités pour promouvoir l'euthanasie. Plusieurs morts, dont celles d'enfants sont attribuables aux recettes distribuées par ce livre.

F - VERS UNE LÉGISLATION

Le 22 septembre 1977 le canton de Zurich (Suisse) a approuvé l'euthanasie par un référendum favorable. En janvier 1986 "The Hemlock society" a présenté un projet de loi dépénalisant l'euthanasie "active":"humane and diginified death act": d'après ce projet le médecin devrait accepter de donner la mort si le patient la réclame.

Aux Etats Unis le débat est entré dans les Cours de Justice: durant les dix dernières années plus de 50 cours ont autorisé l'arrêt d'alimentation et d'apport de fluides (oral et parentéral) pour des personnes sévèrement handicapées qui n'étaient pas en train de mourir. En 1973 l'American Medical Association déclare le "Mercy killing" contraire à sa politique. En 1975 l'évêque Casey supporte la famille Quinlan dans leur décision d'enlever le respirateur de Karen Ann Quinlan. Celle-ci respire d'elle-même et survit jusqu'en 1985. En 1990 la Cour Suprême des Etats Unis a jugé de son premier cas d'euthanasie, celui de Nancy Cruzan, une femme du Missouri atteinte d'un traumatisme cérébral sévère, qui avait repris conscience mais dépendait des autres pour son alimentation et ses soins de corps. Le cas fut renvoyé à la cour d'origine qui ordonna d'arrêter l'alimentation de Nancy Cruzan; celle-ci mourut après 12 jours sans alimentation ni liquides.

Le premier pays à faire le pas dans la légalisation de l'euthanasie a été la Hollande qui avait déjà dépénalisé l'euthanasie depuis les années 70. La Hollande a adopté en décembre 1993 une loi permettant la pratique de l'euthanasie par les médecins . Un nouveau texte voté le 15 avril 1994 permet aux médecins de pratiquer librement l'euthanasie à condition de le déclarer à la justice en utilisant un formulaire-questionnaire qui les oblige à fournir les raisons de leur décision (il s'agit non d'une "légalisation" mais d'une "dépénalisation", l'euthanasie restant interdite par la loi). La pratique ayant précédé la loi, on sait que l'entrée en vigueur du code de droit positif hollandais sur la "mort douce" s'est traduit par une augmentation considérable des cas de "mort douce" reconnus par les médecins néerlandais: 454 en 1990, 591 en 1991, 1323 en 1992, 1328 en 1993, 3600 en 1995 (2,6% des décès)(soit une augmentation de 33% par rapport à 1990)1. Mais une commission d'Etat évalue le chiffre réel de morts euthanasiques à 3700 en 1991.

Le Danemark a suivi la Hollande en 1994, non sous forme d'une loi positive mais d'un décret.

Le troisième pays à avoir rejoint le camp des partisans d'une législation est l'Etat de L'Orégon dont la "Measure 16" a été approuvée par vote en décembre 1994. Cette mesure permet à des patients souffrant de maladie incurable arrivée à son stade terminal de se procurer les drogues nécessaires à la terminaison de leur vie.

En 1994, le Dr Jack Kervorkian, inventeur de la machine "à aider le suicide", a demandé à ce que soit reconnu sur le plan Constitutionnel américain un "droit à mourir".

En 1994 l'Australie du Sud a passé le Consent to Medical Treatment and Palliative care Act. Le 25 mai 1995 les territoires du Nord de l'Australie ont passé le Northern territory of Australia rights of the terminally ill act, la première législation permettant l'euthanasie "volontaire" (en Hollande il s'agit d'une dépénalisation).

La "Ninth Circuit US Court of Appeals" de New York, le 6 mars 1996, a rendu possible le "droit à mourir" de la part d'un malade en phase terminale, outrepassant ainsi l'interdiction du "suicide assisté". Cette décision va maintenant, très probablement, faire tache d'huile, à moins que la Cour Suprême ne la déclare anticonstitutionnelle. Le Dr.Kervorkian a effectué quasi publiquement plusieurs "suicides assistés" sans être poursuivi par la justice.

 

II - LES RACINES ACTUELLES DE L'EUTHANASIE

 

On peut se demander pourquoi la question de l'euthanasie, aussi vieille que le monde, a resurgi depuis la fin de la seconde guerre mondiale avec une acuité toujours croissance, promue par des sociétés puissantes et bien organisées.

A - L'UTILITARISME-HÉDONISME

Il est certain que la question de l'euthanasie est liée au processus de sécularisation, et au recul de la foi et de l'influence des Eglises. Mais il n'y a pas que ce phénomène en jeu.

Notre société s'interroge depuis déjà de nombreuses années sur la notion du "progrès" après les deux décennies de développement, d'euphorie, d'accroissement du niveau de la vie, de plein emploi et de progrès médical et scientifique qui ont immédiatement suivi la fin de la seconde guerre mondiale. Le sentiment de puissance conféré par l'essor des sciences et des techniques a entraîné nos contemporains à considérer la mort comme un accident, un dysfonctionnement auquel il doit pouvoir être remédié. Du coup on a relégué la mort par maladie ou par vieillesse dans la zone du non-dit, de ce dont on évite de parler, un peu comme une maladie honteuse.

L'utilitarisme productiviste, et sa conséquence, l'éthique

de l'hédonisme, pour qui mort et douleur ne sont que négatifs, ont engendré une culture où douleur et souffrance sont considérés comme contre-valeurs et suscitent le refus.

Par ailleurs la perte du sens religieux, et donc du sens de la contingence de l'homme, ont amené une revendication de l'homme à disposer pleinement de lui-même, de sa vie et de sa mort. On demande à la médecine d'assurer "le total bien être physique, psychique et social" et donc aussi une mort indolore. Ce qui est devenu tabou est la nécessaire souffrance qui précède la mort, que l'on ne veut même pas envisager. L'euthanasie représente une fuite de la douleur et de l'agonie: avant d'être demandée dans le concret elle advient d'abord dans les esprits.

B - L'ACHARNEMENT THÉRAPEUTIQUE

Un autre facteur intervient encore: aujourd'hui on meurt à l'hôpital. Or la Médecine n'a pas encore réussi à découvrir sa propre sagesse. Jusqu'à présent tous les efforts de la médecine ont été pour prolonger la vie. Les progrès de la Médecine ont doté les médecins d'armes puissantes; les médecins ont appris à avoir confiance en eux et à relativiser la notion d'incurabilité; du coup est venu l'idée que, si quelque chose, même minime, peut entraver le cours d'une maladie , ce quelque chose doit être tenté: incurable aujourd'hui le malade ne le sera peut être pas demain. C'est ce qui a entraîné les médecins à vouloir toujours repousser l'échéance de la mort.

Un autre aspect de cet "acharnement thérapeutique" vient des besoins de la recherche: on a tendance à pousser certains traitements, certaines interventions aussi loin que possible, en dépit du caractère fatal du pronostic, uniquement pour étudier cette intervention nouvelle et ses capacités: le sujet mourant devient sujet d'expérimentation. On ne peut condamner cet effort car la recherche est nécessaire; mais il est incontestable qu'il contribue au tableau si décrié aujourd'hui de l'"acharnement thérapeutique".

C - LA DESHUMANISATION DE LA MORT

Aujourd'hui on ne meurt plus chez soi, on meurt à l'hôpital: cela a contribué à déshumaniser la mort. A cause de la technique on a oublié la dimension humaine de la mort. Or la thérapeutique, qui a ses droits, ne doit pas éliminer l'assistance humaine. Les gens qui meurent seuls, à l'hôpital, souffrent; et c'est à cause de cette souffrance qu'ils peuvent être amenés à demander l'euthanasie.

 

III - DÉFINITION; LAISSER MOURIR OU FAIRE MOURIR ?

 

Il n'y a guère de mot plus ambigu que celui d'"euthanasie". En effet,"Eutha nasie" signifie étymologiquement "bonne mort" - Le mot a été employé pour la première fois par Francis Bacon au XVIIº siècle pour désigner "une mort facile et douce". La signification du mot s'est progressivement élargie: au XVIIIº siècle on commence à désigner par ce mot une "action qui procure une mort facile et douce": au XIXº siècle une "action qui tue une personne pour des raisons de pitié", un "meurtre par pitié".

A - DÉFINITION DE LA SACRÉE CONGRÉGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI (1980)

Le terme de "mort douce" est repris par la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi dans sa "Déclaration sur l'euthanasie"du 5 mai 1980 pour désigner ce que les hommes attendent de l'euthanasie:

"une mort douce qui abrégerait leurs souffrances ou qui serait, à leurs yeux, plus conforme à la dignité humaine"

Mais le texte de la Sacrée Congrégation corrige cette définition subjective pour donner la définition suivante, objective, de l'euthanasie:

"Par Euthanasie nous entendons une action ou une omission qui, de soi ou dans l'intention, donne la mort afin de supprimer toute douleur".

Le texte précise:

L'euthanasie se situe donc au niveau des intentions et à celui des procédés employés"

Le document distingue cette définition d'autres significations souvent données au mot "euthanasie", comme celle très générale de "mort sans douleur"" mort douce sans cruelles souffrances", qui était le sens premier du mot, tel que le concevait déjà l'Antiquité.

Il distingue encore la notion actuelle de l'euthanasie du fait de "donner la mort par pitié":

"pour supprimer radicalement des souffrances extrêmes ou éviter aux enfants anormaux, aux incurables, aux malades mentaux la prolongation, pendant des années peut-être, d'une vie pénible qui pourrait en outre imposer des charges trop lourdes aux familles ou à la société"

Le document distingue finalement l'euthanasie telle qu'il l'a définie, qui se situe au niveau des intentions et des moyens (volonté directe de donner la mort) de ce que l'on a appelé l'"euthanasie passive", c'est-à-dire l'"intervention de la médecine qui atténue les douleurs de la maladie et de l'agonie, parfois même au risque de supprimer prématuré ment la vie", par opposition à l'"euthanasie active" de la définition.

B - LE SENS PROPRE

Au sens propre l'euthanasie est donc un homicide volontaire, intentionnel, réalisé par une méthode comportant le moins de douleur ou de désagrément possibles, "par pitié", pour mettre fin à des souffrances insupportables, ou pour éviter à une personne une vie de souffrances, ou une vie estimée "non humaine"" non digne" d'une personne humaine.

La définition donnée par V.Marcozzi et reprise par E.Sgreccia résume ces différents aspects: par euthanasie on entend "la suppression indolore ou par pitié de celui qui souffre ou que l'on tient pour souffrant et qui pourra souffrir dans le futur de façon insupportable".

Cela exclut le suicide, cela exclut aussi la mort survenant au cours d'un traitement visant à soulager la douleur, dans la mesure où la mort n'est pas recherchée directement.

C - CONFUSION DANS LES TERMES

Ce sont les déclarations des "pro-euthanasistes" qui ont créé la confusion, de façon volontaire, sur ce qu'il faut entendre par "euthanasie" en mettant "dans le même sac" le "laisser mourir" (euthanasie "négative" ou "passive") et le "faire mourir" (euthanasie activer ou euthanasie proprement dite). C'est ainsi que J.Monod, dans un débat sur le "droit à la mort", en 1974 (Colloque mondial "Biologie et devenir de l'homme") déclarait:

"Il y a un problème qui me paraît d'une extrême importance. Nous savons tous que, dans les faits, les médecins sont confrontés constamment au problème de l'euthanasie, et que tous ceux qui le peuvent essaient en conscience de permettre à leurs malades ou mourant d'accéder sinon à la bonne mort,à l'euthanasie au sens étymologique du terme, du moins à s'en rapprocher le plus possible"

Le même Jacques Monod, dans son manifeste dans "The Humanist" en faveur de l'euthanasie, reprenait le même discours ambigu, en disant de l'euthanasie:

"Celle-ci peut être définie comme une méthode ou un acte destiné à mettre fin à la souffrance en laissant mourir ou en provoquant une mort sans douleur"

Si J.Monod ramène l'euthanasie à la "lutte contre la souffrance", alors il a raison de dire que tous les médecins pratiquent l'euthanasie; mais s'il inclut dans cette "lutte" la capitulation que représente l'acte de donner directement la mort, comme dans son manifeste, alors son discours n'est pas honnête car il veut prendre dans une même nasse des attitudes entièrement différentes en les couvrant du même mot.

Cette confusion à propos du terme d'"euthanasie" existe bel et bien aujourd'hui. On parle en fait d'euthanasie pour désigner trois actes différents:

- l'art d'alléger la souffrance du mourant

- la décision de s'abstenir de thérapeutiques devenues disproportionnées

- l'acte de mettre fin à une vie pour mettre fin à la souffrance

Cette confusion n'est pas innocente; elle est en fait soigneusement entretenue pour "enfermer" public et médecins non avertis dans un faux dilemme:

- ou bien vous êtes humain et compatissant et alors vous devez transgresser l'interdit (donner la mort)

- ou bien vous êtes quelqu'un qui préfère les dogmes à la compassion et vous n'hésitez pas à prolonger inutilement des souffrances que vous ne supportez pas vous mêmes.

Inutile de dire que les médias ont soigneusement entretenu cette ambiguïté.

D - QUAND PARLE-T-ON D'EUTHANASIE?

On parle d'euthanasie quand il y a homicide volontaire: on met fin à la vie d'un malade atteint d'une maladie surement mortelle pour lui éviter des souffrances inutiles, soit par une intervention positive: une injection de barbituriques par exemple, soit en "laissant mourir" la personne, par exemple en cessant de l'alimenter. Autre exemple: on met fin à la vie d'un nouveau né gravement handicapé pour lui éviter, ainsi qu'à ses parents, de graves souffrances, soit en le tuant directement, soit en le laissant mourir (en supprimant nourriture et soins de base).

L'euthanasie se situe donc avant tout au niveau des intentions:

- il y a euthanasie quand on a l'intention de mettre fin à la vie d'une personne ou d'en accélérer la mort

- il n'y a pas euthanasie quand on cherche à soulager les souffrances d'une personne arrivée au stade ultime d'une maladie en lui administrant des remèdes qui peuvent accélérer, comme effet secondaire, le processus mortel. Dans ce cas l'intention n'est pas de "faire mourir" mais de soulager en utilisant des remèdes qui peuvent accélérer la fin; celle-ci n'est pas voulue directement, mais elle est une conséquence possible du traitement antalgique.

L'euthanasie se situe au niveau des méthodes:

- il y a euthanasie quand on emploie une drogue qui donne la mort, aussi bien que quand on prive le malade de ce qui lui est nécessaire pour vivre (la nourriture) ou de ce qui lui est bénéfique (la réanimation si elle permettrait pas la suite un retour à l'autonomie et à la conscience)(ou un traitement qui garantirait une survie dans des conditions acceptables):

Il n'y a pas euthanasie lorsqu'on omet des traitements qui ne sont pas un bien pour la personne malade (par exemple un traitement prolongeant la vie dans la souffrance ou dans des conditions inhumaines)

N'est pas euthanasie:

- l'interruption d'une réanimation lorsque l'état de mort cérébrale paraît irréversible (le traitement n'est plus un bienfait, il ne soulage plus les souffrances, il ne donne aucune possibilité de récupération ultérieure, il ne fait que prolonger l'agonie; on impose de plus à la famille une accumulation de souffrances et à la société des dépenses disproportionnées)

- la non-réanimation d'un enfant malformé à la naissance, ou lors d'un épisode pathologique grave si cette malformation conduit naturellement à la mort (on ne pourra en ce cas que prolonger une vie sans espoir d'amélioration et d'autonomie)

- le "laisser mourir en paix" du malade atteint d'une affection mortelle à court terme pour lequel la thérapeutique ne permettrait qu'une brève survie dans des conditions de grand inconfort.

 

IV - LE DÉBAT

 

Plusieurs points doivent être passés en revus:

- la relativité de la notion d'incurabilité

- l'ambiguïté de la "pitié"

- le danger de "glissement" sur le plan juridique

- a-t-on "droit à la mort"?

A - LA NOTION D'INCURABILITÉ

 

Quand est-on certain qu'un malade est vraiment incurable? On connaît la facilité avec laquelle les médecins commettent des erreurs de pronostic. De plus la notion d'incurabilité dépend beaucoup des moyens mis en jeu. On connaît l'histoire de ce médecin qui venait d'achever son fils diphtérique et a alors appris la découverte du sérum Roux. En fait la majorité des médecins restent fidèles au serment prêté et préfèrent agir en "homme de l'art" plutôt qu'en "homme compatissant". On voit cela en Hollande où ce sont certains médecins qui arrivent à se spécialiser en euthanasie, les autres refusant de pratiquer ce geste.

B - L'AMBIGUÏTÉ DE LA PITIÉ

La souffrance appelle certes la compassion: on achève le chien blessé qui se tord de douleur, on donne le coup de grâce au condamné. Refuserait-on ce geste de charité à l'innocent: de fait plusieurs catholiques convaincus, ont estimé qu'il était de leur devoir d'abréger les souffrances de leurs proches.

Cependant cette pitié est elle-même ambiguë: la douleur est en effet intolérable, mais pas seulement pour le malade; elle l'est peut être encore plus pour celui qui assiste le malade. En "libérant" le malade, ce sont eux qu'ils libèrent. Respecte-t-on alors vraiment la liberté du malade? Ou bien ne le prend-on pas "au mot"? A un cri d'appel,on répond par un geste mortifère. Donner la mort dispense d'entendre cet appel; le "faites-moi mourir!" cache "Ecoute ma douleur, écoute moi, soulage moi!". Il est de fait humainement plus difficile d'"accompagner" un malade que de le supprimer.

C - LE RISQUE DE GLISSEMENT

Les juristes sont très sensibles au danger de glissement . il se méfient de la "pitié" encore plus que le commun des mortels, car on peut mettre beaucoup de choses sous ce terme y compris l'élimination de parents pour cause d'héritage. Le juriste doit donc protéger l'individu sous peine de devoir acquitter un criminel réel. Un consentement même écrit n'a aucune valeur, car il peut être extorqué consciemment ou inconsciemment: la personne âgée peut se sentir à charge de sa famille ou de la société et consentir à sa mort pour"libérer les siens". Par ailleurs, si l'on admet légalement ne serait-ce que l'euthanasie agonique on passera vite d'une euthanasie "humanitaire"à une euthanasie "utilitaire" puis à une euthanasie "eugénique".

Ce risque de glissement n'est pas une vue de l'esprit. En 1906 le Parlement de l'Ohio admettait la pratique de l'euthanasie sur les incurables; moins d'un an plus tard celui de l'Iowa l'étendait aux enfants anormaux. Conscient de la gravité de l'enjeu le congrès de Washington annula alors les deux lois. Même tentative en URSS, même retour en arrière: le code pénal de la République de Russie promulgué le 1º juin 1922 absolvait le meurtre par pitié; moins de six mois plus tard le Comité exécutif Panrusse l'abrogeait pour l'ensemble de l'Union. L'Allemagne Hitlérienne elle-même dans l'édition du Code de 1944 n'a pas osé déclarer légale l'euthanasie.

Le phénomène de la "brèche" se voit bien aujourd'hui aux USA où, bien qu'aucune législation positive n'ait été passée (excepté en Oregon) précisant les conditions dans lesquelles peut être pratiquée une euthanasie "humanitaire", les décisions pratiques des cours de justice autorisant l'arrêt de l'alimentation et de l'hydratation des malades, ou l'arrêt de leur réanimation ("débranchage" du respirateur) ont abouti à remettre aux mains des familles ou de la direction des hôpitaux un pouvoir de vie ou de mort sur les malades incapables d'exprimer leur volonté. Avec ces décisions de Cours de Justice les USA sont entrés d'emblée de jeu dans une euthanasie utilitaire prescrite par la loi et contre laquelle aucune objection de conscience de la part des médecins ou du personnel infirmier ne peut jouer.

En Hollande l'euthanasie n'avait pas attendu la promulgation de la loi pour se faire, mais cette promulgation a entraîné une escalade vertigineuse dans sa pratique. Les espoirs qui avaient été placés sur la justice qui devaient examiner tous les cas présentés et éventuellement punir les cas d'euthanasie abusifs ont été déçus: l'euthanasie est devenue une routine, et les juges ne sont pratiquement pas intervenus. Du coup les abus ne peuvent que se multiplier: sur décision de l'hôpital de Purmerend, un gynécologue a mis fin récemment aux jours d'une fillette hydrocéphale qui pouvait bénéficier d'une intervention curative, et vivre encore de toutes façons plusieurs mois, et cela sans être en aucune façon inquiété par la justice.

D - DROIT À LA VIE, DROIT À LA MORT

- Droit à la vie. Si la législation répugne à autoriser l'euthanasie, c'est qu'elle veut protéger l'individu: tout être humain, de par sa vie même, a droit à la vie. Le fondement du droit est de refuser la violence et les empiétements sur les droits des uns et des autres: la justice doit refuser le droit que je peux être tenté de m'arroger de déclarer la vie de l'autre inutile ou gênante:

"De quel droit puis-je refuser à un autre être vivant, fut-il handicapé, la même place au soleil que je revendique pour moi?"(Gaston Fessard, Pax Nostra)

A ce point de vue le droit doit défendre l'individu contre l'Etat et ses tentations d'eugénisme, il doit refuser le primat de la société sur l'individu.

Dans l'euthanasie "humanitaire" il y a aussi une violation du droit: je vois un enfant handicapé, je me penche sur le berceau de ce malformé, j'"ai pitié", je le tue: c'est une pitié bien égocentrique; je n'ai pas demandé son avis à l'intéressé; en fait je me suis débarassé du fardeau du malformé; or ce malformé a un droit fondamental à vivre puisqu'il vit.

- Droit à vivre humainement. C'est là que se situe le débat. Les pro-euthanasistes déclarent que si la vie ne doit plus être "humaine" (vie de relation) alors il vaut mieux mourir humainement (dignement, par euthanasie). On veut justifier là l'euthanasie active. Sous vie "inhumaine" qu'entend-on? C'est bien là le problème. On met généralement sous ce terme la notion de "vie purement végétative"; mais cette notion est floue, elle méconnaît les possibilités de récupération, de sortie d'état végétatif dont les journaux nous parlent périodiquement.

- Droit à la mort. Peut-on maintenant conclure de ce "droit à vivre humainement" un "droit à la mort"? Ce serait une contradiction pour le législateur qui a pour principe essentiel le respect de la vie. Le positif est du côté de la vie: c'est la vie qu'il faut protéger, pas le négatif. Un acte d'euthanasie pourrait bien être considéré comme "moralement légitime"(hur lement de celui qui supplie qu'on achève ses souffrances) mais ne pourrait être considéré légal que si la loi se renie elle-même. On ne peut prévoir d'exception à la protection de la vie sans miner la protection elle-même.

- Droit à mourir avec dignité. Il y a un droit à mourir dignement, humainement, sans souffrances si celles-ci peuvent être évitées.Il s'agit de respecter la dignité de l'homme, de lui éviter des souffrances inutiles. Mais ce droit ne dispense pas du respect de la vie. La mort fait partie de la condition humaine, avec ses souffrances, ses humiliations. Ne pas accepter cela c'est être lâche: c'est cela le vrai message stoïcien; c'est le message de Cicéron dans le "Songe de Scipion":

"Toi ô Publius, et toutes les personnes droites, vous devez conserver votre vie.. afin de ne pas paraître vous soustraire à la tâche humaine que Dieu vous a assignée"

On déclare que l'existence doit être responsable pour être "humaine", digne d'être vécue. Pourquoi ne pas vouloir assumer sa mort comme on assume sa vie?

Ce droit de mourir avec dignité comporte le droit à être soigné, avec un soin humain: ce soin doit tendre à alléger les souffrances et les angoisses, à aider à mourir sereinement, sans imposer une lutte interminable et inutile. Un "traitement humain" vise à aboutir à la mort de façon naturelle, sans qu'elle soit artificiellement induite. Cela signifie que le recours aux moyens artificiels qui ralentissent le processus de mort doit être raisonnable, proportion né. Tout doit être décidé en fonction de l'intérêt supérieur du patient.

- Droit à vivre sa mort. On escamote la mort. On la met entre parenthèses. Pourquoi? Parce que la mort gêne, qu'elle est un scandale, qu'elle est tragique et qu'on rejette le tragique parce qu'il nous tire hors de nos préoccupations coutumières. Le monde des vivants est "occupé", en proie au "souci", à l'organisation du divertissement; on refuse ce qui dépasse l'homme; on passe sous silence l'agonie de Jésus, sa passion: on déclare que "c'est du dolorisme"; on la dédramatise. La société actuelle est "antitragique": elle refuse la fatalité, au nom de la programmation; on ne veut plus "se briser contre le sublime"(Nietzche): on préfère contourner les obstacles. C'est ce qui entraîne la réduction de sens de la vie. Antitragique, la civilisation technique s'efforce d'arracher la mort au sens, à l'humain, au sacré: elle veut proportionner la mort à la mesure de l'homme, la rabaisser.

Mais la mort ne doit pas être "proportionnée à l'homme", "désacralisée"; elle est un événement capital qui donne son sens à la vie; elle est antitechnique par principe; elle est un événement absolu, elle "advient", elle restitue le sujet à lui-même, le place devant un inaccomplissement. On a le "droit de vivre sa mort". La dernière phase de la vie n'est pas dénuée de sens, au contraire. Elle peut être traversée par l'expérience surprenante de la fraternité humaine: cf. "La mort d'Ivan Illich" de Tolstoï, "Cries and Whispers" de Bergmann.

E - DIEU, MAÎTRE DE LA VIE

Elevons maintenant le débat du niveau "humaniste" au niveau de la foi. Le commandement de Dieu "Tu ne tueras pas" ne connaît pas de circonstances atténuantes (les questions de la peine de mort, de la légitime défense et de la guerre de défense sont d'une autre nature puisqu'elles impliquent la défense de la propre vie contre une agression injuste, la notion de la justice et celle du bien commun). Donc l'euthanasie est une violation de la loi divine. L'erreur de jugement (compassion) ne change rien à l'objectivité de l'acte. Le mal de l'euthanasie est le mal de la suppression d'une vie humaine.

Il y a une malice radicale dans l'euthanasie:

- la vie humaine est sacrée, de la conception à la mort, et nous n'en sommes ni les créateurs ni les propriétaires: c'est Dieu qui en est le maître. C'est parce que Dieu donne la vie à l'homme qu'il lui donne sa dignité.

- si on viole ce principe, il n'y a aucune limite qui vaille, aucun point d'arrêt. On peut tout justifier, y compris l'euthanasie utilitariste et eugéniste. Sous des motifs humanistes, c'est la violence qui réapparait.

- Dieu se pose en défenseur de la vie de tout homme, et en particulier de celle des faibles, des sans défense: leur sang "crie du sol vers Dieu"(meurtre d'Abel)

Au coeur de cette réflexion se trouve la notion de l'"être" (pas de l'étant). C'est l'Etre qui donne l'être, et nous n'en sommes que récipiendaires. Dieu a un dessein sur l'homme, et ce dessein s'exprime dans la Providence. Si l'homme intervient sur ce dessein, il s'arroge le titre de Dieu, il attente à la souveraineté de Dieu. L'euthanasie attente au sens du sacré; elle désacralise la mort, elle refuse la souveraineté de Dieu, elle reprend la promesse du serpent dans le livre de la Genèse: "Vous serez comme des dieux".

La mort est une épreuve capitale où l'homme se découvre dans sa pauvreté, sa contingence, seul; il sait qu'il doit tout quitter, qu'il faut faire l'arrachement; il découvre son néant face à Dieu. L'attitude du chrétien doit être celle du fils qui accepte. Pour le chrétien la mort est celle que Dieu a voulu pour lui, au moment, de la manière qu'il a voulut.

E - LA SOUFFRANCE EST-ELLE INUTILE?

Le "Manifeste sur l'Euthanasie" déclare que "la souffrance inutile est un mal". Il s'agit là de l'argument le plus fort en faveur de l'euthanasie, si on se situe dans la perspective du matérialisme et du sécularisme athée. Si l'homme ne doit à personne d'autre sa vie, alors il est effectivement maître de lui-même et peut décider de sa mort. Si l'idéal de l'homme est le bien être en ce monde, si ce qui donne sens à sa vie est la bonne santé, la beauté, la force, l'avenir facile, alors effectivement une vie de souffrances sans espoir de guérison est "inutile", ne vaut pas la peine d'être vécu. Seulement cela veut dire que la vie humaine n'est valable que tant qu'elle est jeune, saine, belle et heureuse; l'homme qui aurait le mérite de vivre, dans cette perspective, serait celui qui serait en bonne santé, intelligent, utile à la communauté. Il y aurait de ce fait des vies humaines sans valeur: il serait logique d'éliminer les handicapés, les malades atteints de maladies graves, incurables: c'était la position de Platon, ce fut celle du nazisme, c'est celle où il existe un totalitarisme d'Etat qui permet de décider pour des raisons utilitaires l'élimination des "bouches inutiles". Des siècles d'imprégnation chrétienne font que l'opinion publique en Occident s'insurge encore contre une telle vision; et pourtant c'est elle déjà qui est passée dans la pratique des Etats Unis avec les jugements de tribunaux.

Au niveau chrétien, nous montons d'un degré au dessus de cette conception de la valeur de la vie humaine, quelqu'en soit la façon d'exister. Le chrétien sait que la souffrance n'est pas inutile, qu'elle est un mal,certes, mais un mal dont Dieu s'arrange pour tirer un bien, parce qu'il n'y a pas de mal absolu. La souffrance, fruit du péché, est certes à combattre; mais elle a été rachetée par le Christ. Non seulement le Christ a divinisé, sacralisé la souffrance, mais, en mourant, il a "sacralisé" la mort: il en a changé le signe, transformant le fruit négatif du péché en instrument de salut. Celui qui souffre peut unir ses souffrances à celles du Christ. Dans la souffrance de l'innocent, dans les ultimes souffrances de l'agonie et de la mort, se reproduit l'image et le mystère du Christ .

 

V - L'ENSEIGNEMENT DU MAGISTERE DE L'EGLISE

 

A - LES DEUX PRINCIPES

L'enseignement du Magistère tient compte des deux principes chrétiens de base:

1) La valeur de la vie humaine

La vie humaine est le fondement de tous les biens, la source, la condition de toute activité humaine, de toute communication sociale. Pour les croyants elle est don de l'amour de Dieu. L'homme a la responsabilité de la conserver, de la faire fructifier.

- Nul ne saurait porter atteinte à la vie d'un homme innocent sans s'opposer à l'amour de Dieu,sans violer un droit fondamental inamissible, inaliénable, donc sans commettre un crime d'une extrême gravité.

- tout homme a le devoir de conduire sa vie selon le dessein de Dieu. La vie lui est confiée comme un bien qu'il doit mettre en valeur ici bas mais qui ne trouve son épanouissement que dans la vie éternelle.

- le suicide est aussi inadmissible que l'homicide: c'est un refus de la souveraineté de dieu, de son dessein d'amour; un refus aussi d'amour pour soi, une négation des obligations de charité, et de justice vis à vis de ses proches.

2) La douleur prend son sens dans la foi et l'espérance

Pour le chrétien la foi et l'espérance en Christ donnent un sens à sa vie, à ses souffrances. Le Christ a en effet par sa vie, sa mort et sa résurrection donné un sens nouveau à l'existence de chacun des siens, et spécialement à leur mort:

"Si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur, et si nous mourrons, nous mourrons pour le Seigneur. Donc, dans la vie comme dans la mort, nous appartenons au Seigneur"(Rom.14:8)

La douleur, surtout celle des derniers instants de la vie, a pour le chrétien une place particulière dans le plan salvifique de Dieu: elle est participation à la Passion du Christ, au sacrifice Rédempteur qu'il a offert dans l'obéissance au Père. C'est pourquoi le chrétien peut souhaiter vivre ses souffrances, assumer une partie d'entre elles, s'unissant ainsi, avec une conscience pleinement éveillée, à celles de Jésus sur la croix (Mt 27,34)

Cependant la prudence humaine et chrétienne conseille l'emploi de moyens médicaux aptes à atténuer ou à supprimer la souffrance, même si les effets secondaires en sont la torpeur ou une moindre lucidité.

B - PIE XII: MOYENS NORMAUX ET MOYENS EXTRAORDINAIRES

Pie XII fut amené à intervenir sur le problème dans deux circonstances concomitantes: à propos de la doctrine nazie d'une part, à propos de la requête de clarification de la part du corps médical d'autre part

1) L'Encyclique Mystici Corporis

1) Dans l'Encyclique Mystici Corporis (29 juin 1943) Pie XII reprend les affirmations du Décret su Saint Office eu 2 décembre 1940 protestant contre la suppression en Allemagne nazie des êtres porteurs de malformations. Pie XII écrit:

"Avec une profonde affliction Nous voyons les êtres difformes, déments ou affectés de maladies héréditaires, comme un fardeau importun pour la société, parfois privés de la vie; et cette conduite est exaltée par certains comme s'il s'agissait d'une nouvelle invention du progrès humain, tout à fait conforme à l'utilité générale. Or quel homme de coeur ne comprend pas qu'elle s'oppose violemment non seulement à la loi naturelle et divine inscrite au coeur de tous, mais aussi au sentiment de tout homme civilisé? (Mystici corporis 832)

Pie XII a condamné à plusieurs reprises l'euthanasie "par pitié" pratiquée par le médecin à la demande du patient:

- discours tenu à l'Association "Saint Luc" le 12 novembre 1944, où il reprend l'enseigne ment traditionnel de l'Eglise:

"De la vie d'un homme non coupable d'un délit punissable de la peine de mort, le seul seigneur est Dieu.. Personne au monde , aucune personne privée, aucune puissance humaine ne peut autoriser (le médecin) à sa destruction directe. son office n'est pas de détruire la vie, mais de la sauver"

Nouvelle condamnation, très claire dans un discours tenu aux participants au VIº Congrès International de Chirurgie (21 mai 1948):

"Le médecin en tant que personne privée ne peut prendre aucune mesure ni tenter aucune intervention sans le consentement du patient. Le médecin n'a sur le patient que le pouvoir et les droits que celui-ci lui consent, soit explicitement soit implicite ment et de manière tacite. De son côté le patient ne peut donner au médecin plus de droit qu'il n'en possède. En ce qui concerne le patient, il n'est pas le maître absolu de lui-même, de son propre corps, de son propre esprit. il ne peut donc en disposer librement, comme il lui plaît".

2) Discours du 24 février 1957

Le discours de Pie XII le plus important sur la question est celui du 24 Février 1957, adressé aux participants du IXº Congrès de la Société Italienne d'Anesthésio logie, à propos de l'usage des analgésiques pour soulager les douleurs des patients à l'approche de la mort, au risque d'accélérer cette mort (euthanasie dite "indirecte"). La Pape répond ainsi à la question posée par les anesthésistes:

"Vous nous demandez:"La suppression de la douleur et de la conscience par le moyen des narcotiques (lorsqu'elle est réclamée par une indication médicale) est-elle permise par la religion et la morale au médecin et au patient (même à l'approche de la mort et si l'on prévoit que l'emploi des narcotiques abrégera la vie)?" Il faudra répondre:"S'il n'existe pas d'autres moyens et si, dans les circonstances données, cela n'empêche pas l'accomplissement d'autres devoirs religieux et moraux: oui" (conclusion et réponse à la troisième question)

3) discours du 24 novembre 1957

Discours sur les problèmes médicaux et moraux de la réanimation, adressé à des médecins réunis à Rome à l'initiative de l'Institut G.Mendel. Dans ce discours le Pape distingue les "moyens ordinaires" de réanimation des "moyens extraordinai res". Il déclare:

"La raison naturelle et la morale chrétienne disent que l'homme (et quiconque est chargé de prendre soin de son semblable) a le droit et le devoir, en cas de maladie grave, de prendre les soins nécessaires pour conserver la vie et la santé. Ce devoir, qu'il a envers lui-même, envers Dieu, envers la communauté humaine, et le plus souvent envers certaines personnes déterminées, découle de la charité bien ordonnée, de la soumis sion au Créateur, de la justice sociale et même de la justice stricte, ainsi que de la piété envers sa famille. Mais il n'oblige habituellement qu'à l'emploi de moyens ordinaires (suivant les circonstances de personnes, de lieux, d'époques, de culture), c'est-à-dire des moyens qui n'imposent aucune charge extraordinaire pour soi-même ou pour un autre. Une obligation plus sévère serait trop lourde pour la plupart des hommes et rendrait trop difficile l'acquisition de biens supérieurs plus importants. La vie, la santé, toute l'activité temporelle, sont en effet subordonnées à des fins spirituelles. Par ailleurs il n'est pas interdit de faire plus que le strict nécessaire pour conserver la vie et la santé, à condition de ne pas manquer à des devoirs plus graves".

C - PAUL VI: LE LIEN ENTRE AVORTEMENT ET EUTHANASIE

Paul VI durant son pontificat a eu plusieurs fois l'occasion de condamner l'euthanasie, en reliant toujours cette condamnation à la thématique du respect de la vie humaine dans sa totalité, et associant la condamnation de l'euthanasie à celle de l'avortement. Au mot de "droit naturel" Paul VI préfère celui des "droits de la personne humaine". Dans son discours au Comité spécial des Nations Unies contre la ségrégation raciale Paul VI affirme:

"Le précieux don de la vie - le plus fondamental des droits humains - doit être de nouveau affirmé, avec la condamnation de ces grossières aberrations que sont la destruction des vies humaines innocentes à quelque stade qu'elles se situent, perpétrées au travers des crimes odieux de l'avortement et de l'euthanasie"

Paul VI a aussi introduit le concept de "dignité de la mort"(calmer la souffrance), opposé à celui de l'homicide par pitié. dans un discours prononcé le 18 septembre 1975 au Collège International de Médecine psychosomatique, Paul VI déclare:

"Tenant présente la valeur de chaque personne humaine, nous voudrions rappeler qu'il revient au médecin d'être toujours au service de la vie et de l'assister jusqu'à la fin, sans jamais accepter l'euthanasie, ni renoncer au devoir singulièrement humain de l'aider (la vie) à accomplir avec dignité son parcours terrestre"

Paul VI a aussi pris position contre l'"acharnement thérapeutique" au travers de la lettre du Cardinal Villot du 3 octobre 1970 au Secrétaire général de la Fédération Internationale des Associations Médicales Catholiques:

"Dans bien des cas ne serait-ce pas une torture inutile que d'imposer la réanimation végétative dans la phase ultime d'une maladie incurable? Le devoir du médecin est bien plutôt alors de s'employer à calmer la souffrance au lieu de vouloir prolonger le plus longtemps possible, par n'importe quel moyen, et dans n'importe quelle condition, une vie qui n'est plus pleinement humaine et qui va naturellement vers son dénouement?"(Documentation Catholique, Nov.1970)

D - DECLARATIONS ULTÉRIEURES

1) Gaudium et Spes

La Constitution Pastorale Gaudium et Spes a condamné l'euthanasie avec les autres crimes contre la vie:

"Tout ce qui s'oppose à la vie elle même, comme toute espèce d'homicide, le génocide, l'avortement, l'euthanasie et même le suicide délibéré;... toutes ces pratiques et d'autres analogues sont en vérité infâmes. Tandis qu'elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s'y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement à l'honneur du Créateur"( Gaudium et Spes nº27)

2) Textes des Conférences Episcopales

Plus de trente documents émanant des divers Conférences épiscopales ont condamné l'euthanasie. Il faut signaler en particulier le Document de la Conférence Episcopale Allemande du 15 juin 1975 et celui du Conseil Permanent de l'épiscopat Français du 16 juin 1976. La déclaration de la Conférence Episcopale Allemande du 20 novembre 1978 sur le thème "mort digne de l'homme et mort chrétienne" est importante car elle s'est consacrée à la question de l'assistance aux mourants. Plus récemment "Respecter l'homme proche de sa mort", texte du Conseil Permanent de la Conférence des Evêques de France (23 septembre 1991).

3) La déclaration de la Sacrée congrégation pour la Doctrine de la Foi du 5 mai 1980

La Déclaration de la Sacrée congrégation pour la Doctrine de la Foi du 5 Mai 1980 sur l'Euthanasie a repris l'enseignement traditionnel en introduisant d'importants approfondis sements qui permettent de donner une synthèse de l'enseignement moral de l'Eglise sur la question.

 

VI - SYNTHÈSE DOCTRINALE

 

A - CONDAMNATION DE L'EUTHANASIE

Reprenons la définition que donne la Déclaration de l'euthanasie (nº2):

"Par euthanasie nous entendons une action ou une omission qui, de soi ou dans l'intention, donne la mort afin de supprimer toute douleur. L'euthanasie se situe donc au niveau des intentions et à celui des procédés employés"

On peut remarquer que, dans ce texte, on ne parle plus d'"euthanasie directe" et "indirecte" comme dans les discours antérieurs jusqu'à Pie XII y compris, mais d'"euthana sie tout court. Ce qu'on entendait en effet par "euthana sie indirecte" n'était autre que l'usage de la thérapeutique de la douleur, retenue licite même si, par conséquence, elle pouvait mettre en jeu la vie ou l'abréger. Dans ce cas il n'y a pas d'euthanasie parce que l'intention est de soulager la douleur (au risque de la mort) et non de donner la mort. Comme cet usage a été habilement utilisé pour justifier l'euthanasie vraie par les pro-euthanasie il vaut mieux ne plus parler d'"euthanasie indirecte", mais de "calmer la douleur".

La définition omet également la distinction fréquente dans le langage médical entre "euthanasie active" et "euthanasie passive", le terme "passif" signifiant l'abstention thérapeutique, l'arrêt du traitement et des interventions médicales. Comme ce mot de "passif" a une signification large et peut générer l'ambiguïté il vaut mieux encore l'éviter. L'euthanasie est en fait toujours passive, vue du côté du malade, et toujours active, vue du côté de celui qui la provoque. Le même terme "passif" peut aussi servir à couvrir une véritable euthanasie active, comme dans le cas où l'on arrête l'alimentation d'un malade ou son hydratation. Comme d'autre part le terme d'"abstention thérapeutique" est également périlleux, vu la tendance des médecins à restreindre la conception de thérapie aux soins proprement curatifs, il vaudra mieux parler de "soins palliatifs".

La condamnation de l'euthanasie ainsi définie est formelle, absolue. Elle a toujours fait partie de l'enseignement moral de l'Eglise. La Déclaration affirme:

"Il faut le dire avec fermeté, rien ni personne ne peut autoriser que l'on donne la mort à un être humain innocent, foetus ou embryon, enfant ou adulte, vieillard, malade incurable ou agonisant. Personne ne peut demander ce geste homicide pour soi ou pour un autre confié à sa responsabilité, ni même y consentir, explicitement ou non. Aucune autorité ne peut légitime ment l'imposer , ni même l'autoriser. Il y a là violation d'une loi divine, offense à la dignité de la personne humaine, crime contre la vie, attentat contre l'humanité"(nº2)

La condamnation couvre ainsi tous les types d'atteintes à la vie humaine, et lie avortement et euthanasie.

Le texte de la Déclaration fait appel au fondement rationnel, laïc, universel de la vie humaine et de son droit au respect pour faire comprendre le refus de l'euthanasie. Il entend ne pas fonder la polémique contre l'euthanasie sur les seuls raisons de foi, comme si la défense de la vie des malades et des mourants n'était un devoir que pour les chrétiens. La vie est un bien reconnaissables par tous ceux qui font appel à leur raison et recherchent la vérité objective. Le document déclare dans son introduction:

"Les arguments proposés dans ce document concernent tout d'abord ceux qui mettent leur foi et leur espérance dans le Christ qui, par sa vie, sa mort et sa résurrection, a donné un sens nouveau à l'existence de chacun des siens et spécialement à leur mort.. Quant aux adeptes d'autres religions, beaucoup admettront avec nous que la croyance - s'ils la partagent - en un dieu Créateur, Providence et Maître de la vie, donne une valeur éminente à toute personne humaine et doit en garantir le respect. Nous espérons aussi que la présente Déclaration rencontrera l'assentiment de tant d'hommes de bonne volonté qui, au delà des différences philosophiques ou idéologiques, ont une vive conscience des droits de la personne humaine. Ces droits ont été d'ailleurs souvent proclamés au cours des dernières années dans des déclarations internationales; et puisqu'il s'agit ici des droits fondamentaux de toute personne humaine, on ne saurait recourir à des arguments tirés du pluralisme politique ou de la liberté religieuse pour en refuser la valeur universelle.

Ce que Pie XII appelait "droit naturel" devient ici "droit fondamental" de l'homme, le premier des droits humains, sur lequel se fonde tous les autres. c'est ce que dit la Déclaration (nº1):

"La vie humaine est le fondement de tous les biens, la source et la condition nécessaire de toute activité humaine et de toute communion sociale"

Il s'agit de respecter la vérité de l'homme, fondement de l'éthique. Tout autre fondement (utilité, pouvoir,compassion) ne peut être éthique. Respecter l'homme à la phase finale de sa courbe vitale veut dire respecter sa rencontre avec Dieu, son retour au Créateur, excluant tout autre pouvoir de la part de l'homme, soit pouvoir d'anticiper la mort (euthanasie), soit pouvoir de retarder cette mort sous une forme de tyrannie biologique (acharnement thérapeutique). C'est dans cette optique que l'on peut délimiter la frontière entre "euthanasie" et "mort avec dignité".

B - UTILISATION PROPORTIONNÉE DES MOYENS THÉRAPEUTIQUES

Nous avons le devoir de rendre la mort digne de l'homme et du croyant. L'expression "mourir dans la dignité", abusée par les partisans de l'euthanasie pour couvrir l'homicide par pitié d'un voile attrayant, n'en est pas moins justifiée: elle indique un devoir éthique. Certes, la plupart des gens meurent de façon sereine; mais il est vrai qu'il y a des cas où la mort est précédée de souffrances atroces qui ôtent toute liberté au malade et l'écrasent, physiquement et moralement. La Déclaration dit à ce propos:

"..il n'en reste pas moins que la mort, souvent précédée ou accompagnée de souffrances atroces et d'une longueur épuisante, demeure naturellement angoissante pour le coeur de l'homme"(nº3)

et elle ajoute:

Certes, la plupart des gens meurent de façon sereine; mais il est vrai qu'il y a des cas où la mort est précédée de souffrances atroces qui ôtent toute liberté au malade et l'écrasent, physiquement et moralement. Le patient a, en un tel cas, le "droit de mourir avec dignité".

La Déclaration dit à ce propos:

"Il est aujourd'hui très important de protéger au moment de la mort la dignité de la personne humaine et la conception chrétienne de la vie contre une technicité qui risque de devenir abusive. Aussi certains en sont-ils venus à parler d'un "droit à la mort", expression qui ne désigne pas le droit de se donner ou de se faire donner la mort comme on le veut, mais le droit de mourir dans la dignité humaine et chrétienne, en toute sérénité"(nº4)

La Déclaration introduit ici une nouvelle expression, liée aux progrès de la médecine. Au temps de Pie XII on parlait de moyens "ordinaires" et "extraordinai res", et l'on offrait la directive suivante: est obligatoire l'usage des moyens ordinaires pour le soutien du malade; on peut par contre renoncer, avec le consensus du malade, ou à sa requête, aux moyens extraordinaires, même si ce renoncement anticipe la mort. Le caractère "extraordinaire" était rapporté soit aux souffrances supplémentaires que ces moyens entraîneraient, soit à leur coût excessif (et l'on faisait ici un jugement bénéfice/coût licite parce que posé sur le même malade), soit à la difficulté de se les procurer. Avec les progrès de la médecine cette distinction est devenue de plus en plus floue, car ce qui était jugé la veille moyen extraordinaire (scanner)(respirateur) devient aujourd'hui moyen ordinaire. Il faut donc trouver un autre critère de distinction non plus basé sur le moyen thérapeutique à utiliser mais plutôt sur le résultat qu'on peut en attendre. C'est ce que la distinction entre "moyens proportion nés" et "disproportionnés" tente de faire:

"Naguère les moralistes répondaient qu'on n'est jamais obligé d'employer les moyens "extraordinaires". Cette réponse, toujours valable en principe, est peut-être moins éclairante aujourd'hui, en raison de l'imprécision du terme et de l'évolution rapide de la thérapeutique. Aussi certains préfèrent-ils parler de moyens proportionnés et disproportionnés. De toute manière on appréciera les moyens en mettant en rapport le genre de thérapeutique à utiliser, son degré de complexité ou de risque, son coût, les possibilités de son emploi, avec le résultat qu'on peut en attendre, compte tenu de l'état du malade et de ses ressources physiques et morales."(nº4)

La Déclaration donne quatre critères de grande utilité pour distinguer le proportionné du disproportionné:

- "S'il n'y a pas d'autres remèdes suffisants, il est permis de recourir, avec l'accord du malade, aux moyens que procure la technique médicale la plus avancée, même lorsqu'ils sont encore au stade expérimental et ne vont pas sans quelque risque.."

-"Il est permis d'interrompre l'application de ces moyens lorsque les résultats en sont décevants. mais, pour une telle décision, on tiendra compte du désir raisonnable du malade et de sa famille, ainsi que de l'avis des médecins particulière ment compétents.."

-"Il est toujours permis de se contenter des moyens normaux que la médecine peut offrir. On ne peut donc imposer à personne l'obligation de recourir à une technique déjà en usage, mais encore risquée ou très onéreuse.."

-"Dans l'imminence d'une mort inévitable malgré les moyens employés, il est permis en conscience de prendre la décision de renoncer à des traitements qui ne procureraient qu'un sursis précaire et pénible, sans interrompre pourtant les soins normaux dus au malade en pareil cas"

A ce propos il convient de préciser que dans les "soins normaux dus au malade" entrent l'alimentation et l'hydratation, l'aspiration des secrétions bronchiques, les soins locaux aux ulcères, escarres de décubitus, infections cutanées.

C - REFUS DE L'ACHARNEMENT THÉRAPEUTIQUE

Le refus de l'acharnement thérapeutique indiqué dans le dernier article de la Déclaration conduit à préciser les critères de la mort, et de la "constatation de mort". Cette définition a fait l'objet de divers documents. La charte de Genève de 1968 définissait l'"état de mort" sur l'association de la cessation de tout signe de vie de relation, l'absence de respiration spontanée, l'atonie musculaire et l'abolition des réflexes, la chute de la pression artérielle à l'arrêt des pharmacologiques, le tracé EEG plat. Ces critères sont toujours sous discussion, car ils ne suffisent pas; mais leur présence est un minimum obligatoire pour pouvoir déclarer un malade mort. Le point le plus délicat concerne les comas, puisqu'il y a des cas de récupération de conscience chez des malades qui présentaient tous les signes de mort cérébrale.

En pratique:

- dans le cas d'un coma considéré comme "réversible" il faut utiliser tous les moyens disponibles pour soutenir la vie du patient car la récupération d'une vie humaine vaut tous les sacrifices. Cela est d'autant plus nécessaire que le patient ne peut exprimer de consensus.

- quand le coma se présente "irréversible", il n'est pas obligatoire de mettre en jeu des moyens thérapeutiques onéreux en coûts matériels et en personnel, car ceux-ci ne feraient que condamner le malade au prolongement d'une agonie sans qu'il y ait possibilité de reprise de conscience et de relation. Il y a cependant obligation de maintenir les soins ordinaires (en particulier hydratation et alimentation parentérale). Mais le jugement d'irréversibilité du coma et d'irrécupérabilité de la conscience n'est pas des plus faciles ni des plus sûrs.

- prolonger la vie de façon purement artificielle après cessation des fonctions cérébrales, EEG plat, absence de réflexes,absence de respiration, pas de pouls perceptible serait une offense faite au mort et à sa mort, et un dommage infligé au parents du mort.

Le concept d'acharnement thérapeutique recouvre en définitive deux cas:

- la prolongation de la vie de façon artificielle (respirateur, pharmacodynamiques pour soutenir le coeur, pace-maker) sur un patient en état de mort clinique

- la mise en jeu de moyens thérapeutiques médicaux ou chirurgicaux disproportion nés au cas, parce que ne pouvant amener une amélioration.

Mais il faut savoir qu'il y a des cas de comas irréversibles où le malade survit avec les seuls soins ordinaires, d'une vie purement végétative, pour des mois (cas fameux de Karen Quinian, jeune fille plongée dans le coma le 14 avril 1975, pour laquelle la Cour suprême du New Jersey avait reconnu le droit du père à faire débrancher le respirateur et qui a continué à vivre après ce débranchement). Dans de tels cas il est difficilement justifiable de soustraire l'assistance par soins ordinaires car il s'agit là toujours d'une vie humaine. On ne peut pas introduire de distinction entre "vie humaine" comprise comme vie biologique, et vie personnelle, comprise comme vie de relation. Au stade de "coma dépassé", avec EEG plat le cortex est très certainement compromis mais pas les centres profonds de l'encéphale. Il s'agit toujours d'une personne, mais dont l'organe permettant la vie de relation (cortex) est détruit.

D - USAGE DES ANALGÉSIQUES

L'enseignement de Pie XII, confirmé par la Déclaration de la Sacrée congrégation a déclaré licite l'usage des analgésiques, même s'il comporte, en cas de maladie mortelle à court terme, le risque d'abréger la vie, à condition qu'il n'y ait pas d'autre moyen de calmer la douleur. Il est licite d'utiliser des antalgiques qui diminuent ou enlèvent la conscience, à condition que les patient ait eu le temps d'accomplir ses devoirs familiaux, moraux, religieux; il n'est donc pas licite de priver le moribond de sa conscience sans grave motif.

L'usage des antalgiques ne peut se faire qu'avec l'accord du malade. Celui-ci peut les refuser s'il veut donner à sa douleur un sens plus plein de "participation aux souffrances du Christ" et "d'union au sacrifice rédempteur" offert par le Christ à la volonté du Père.

Il n'est par contre pas licite d'employer volontairement des analgésiques à doses massives pour effectuer, sous couvert d'analgésie, une véritable euthanasie.

 

VII - JUSQU'À LA MORT ACCOMPAGNER LA VIE

 

Tout ce qui vient d'être dit sur le licite et le non licite est très juste, mais ne constitue pas une réponse suffisante dans le débat actuel sur l'euthanasie.

La vraie réponse aux manifestes en faveur de l'euthanasie

est dans l'accompagnement du malade mourant ou incurable. C'est en fait la réponse chrétienne par excellence, contre laquelle les objections s'arrêtent, à moins qu'on veuille tourner en dérision

l'amour, la patience, la capacité professionnelle de ceux qui se sont dédiés à ce service des mourants - ou plutôt à ce service des vivants dans leur chemin vers la mort:"jusqu'à la mort accompagner la vie".

Sur le plan médical, on peut toujours calmer la souffrance. Le développement de la pharmacopée antalgique, une meilleure connaissance des effets des antalgiques et de leurs conditions d'utilisation optimales font qu'aujourd'hui le médecin est beaucoup moins démuni qu'avant sur ce plan. Très souvent en fait les douleurs "résistantes aux antalgiques" sont des douleurs qui ont été au départ insuffisamment calmées, avec des doses inadéquates, et en laissant la douleur revenir avant de la calmer de nouveau. On sait qu'en administrant des opiacés par voie orale, de façon régulière, et en adaptant bien les prises à la douleur, on peut arriver à éviter l'apparition de cette angoisse de souffrir qui, chez le malade, multiplie la douleur. Et le plus souvent on peut calmer efficacement le malade sans que sa conscience soit altérée, et sans que se crée le fameux phénomène de dépendance que redoutaient tant les médecins d'antan.

Calmer pharmacologiquement la douleur est possible, mais ne suffit pas. Le drame des cancéreux comme des grands malades arrivés à la phase terminale d'une affection chirurgicale ou médicale est un drame psychologique: ils se sentent ou se voient abandonnés par le médecin, parfois aussi abandonnés par leur famille, et c'est alors que la demande d'euthanasie vient à l'esprit, demande qui est en fait un "au secours". Il est donc nécessaire d'accompagner humainement le malade, de créer autour de lui un climat d'écoute et de confiance dans lequel il pourra faire son "travail de mourir".

On ne peut pas aborder cette question sans parler du "Mouvement des Hospices", du docteur Cicely Saunders et du St Christopher's Hospice qu'elle a fondé à Londres pour l'accompagnement à la mort des tuberculeux et des cancéreux (1967). Aujourd'hui ce "Mouvement des Hospices" a fait de nombreux émules de par le monde parmi lesquels il faut citer en premier lieu le St Victoria Hospital à Montréal, et le service du Docteur Sebag-Lanoé à l'hôpital Paul-Brousse à Villejuif, modèle de prise en charge du vieillard jusqu'à sa mort. Le médecin dans ces centres ne se voit plus chargé de "lutter pour la vie" mais de "soulager la souffrance". L'expérience de près de trente ans de ces centres est extrêmement positive: si notre civilisation est capable de gestes de mort, elle est aussi capable de gestes de vie et d'amour.

 

CONCLUSION

 

Il est significatif que la Déclaration de la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi ait uni dans une même perspective de condamnation l'avorte ment et l'euthanasie, comme crimes contre la vie. Dans l'un et l'autre cas le processus qui a conduit à une libéralisation des lois punissant ces délits a été le même: on a invoqué le cas exceptionnel et attendrissant (l'adolescente violée cherchant à extirper d'elle-même le signe objectif de son viol, la mère aux multiples enfants qui ne peut plus assumer une nouvelle grossesse, le cancéreux hurlant de douleur devant un personnel soignant impassible, le mort maintenu en survie au mépris de sa mort et de la torture familiale) pour justifier l'"avortement par compassion" et "l'euthanasie par compassion", et, une fois la brèche faite, introduire l'avortement utilitaire (contrôle de la démographie) et l'euthanasie utilitaire (élimination des vieillards et des malades chroniques) en attendant l'avortement eugénique (diagnostic prénatal) et l'euthanasie eugénique (suppression des nouveaux nés handicapés).

Avortement et euthanasie sont liés dans leur origine socio-culturelle: ils sont les produits d'une société sécularisée, utilitariste et hédoniste qui n'accepte plus la souffrance, et met l'accent sur une liberté individuelle conçue comme liberté sans responsabilité. Ils sont aussi les produits d'une civilisation technique où toute chose doit avoir son remède, ou à tout problème humain doit être apportée une réponse technique qui dispense des conséquences désagréables de nos actes.

La réponse à l'avortement et à l'euthanasie se situe d'abord dans les notions de morale naturelle des droits et devoirs de la personne et de l'inviolabilité de la vie, premier de tous les biens. Ce sont ces notions que l'Eglise, championne de la défense de la personne humaine et de la vie, entend rappeler au monde, à temps et à contre-temps. A ceux qui contesteraient ce message en le dénonçant comme un discours théorique, idéologique, insensible, ignorant des souffrances humaines l'Eglise montre la générosité inlassable de ses filles et de ses fils au service de la vie, que ce soit dans les associations de secours aux femmes enceintes et de prise en charge des enfants sauvés de l'avortement, ou que ce soit dans les services spécialisés et les associations pour l'accompagnement à la mort.

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1 S.Perrier, Les Néerlandais pratiquent de plus en plus l'euthanasie, La Croix, 29/11/1996, p.9.